“La Colonne (De Zuil)” est une sculpture de Johan Creten. Représentative de sa démarche artistique, son élaboration s’inscrit dans un temps long, fait de transformations successives. L’œuvre est d’abord présentée dans une version en poudre de marbre et résine dans les jardins du Middelheimmuseum à Anvers. Elle donne ensuite lieu à plusieurs déclinaisons en bronze, dont certaines sont partiellement dorées. De formats variables, la plus monumentale dépasse cinq mètres de hauteur.
Ces grandes formes colonnaires semblent enveloppées dans la musculature sinueuse et la peau visqueuse d’un poulpe ou d’un calmar géant. Des tentacules étroitement enroulés dissimulent les formes qu’ils recouvrent, nous laissant deviner ce qui est étranglé, sinon encore totalement dévoré. En décrivant le légendaire Kraken, créature des abysses qui hantait les marins et inspira de fantastiques dessins et peintures au XIXᵉ siècle, le grand poète Alfred Tennyson écrivait en 1830 :
Comme cet extrait du poème de Tennyson, qui donne des frissons sans décrire physiquement la bête, les monstres de Creten sont d'autant plus terrifiants qu'ils restent obscurs. Bien que les formes et les textures soient très évocatrices, ces sculptures sont fondamentalement abstraites. À l'instar du “Monument à Balzac” de Rodin, dont le manteau de bronze massif capture l'essence de l'écrivain plus que sa ressemblance physique précise, les sculptures de Creten sont construites sur des associations multicouches qui se tordent et se transforment en sculptures finales aussi évocatrices qu'énigmatiques.”
À travers “La Colonne (De Zuil)”, Johan Creten explore le jeu des contraires. Entre abstraction et figuration, la forme, d’abord informe, se métamorphose progressivement en tentacules de pieuvre. La sculpture opère ainsi une série de glissements : de la mollesse des chairs animales à la dureté du bronze, de l’élasticité à la raideur, de la souplesse à la rigidité. Ces tensions, redoublées par le titre de l’œuvre, peuvent être interprétées comme autant de métaphores du désir.
“La Colonne (De Zuil)” est d’abord exposée en Belgique, au Middelheimmuseum à Anvers, dans sa version blanche monumentale ainsi que dans une version de plus petit format, partiellement dorée. Elle est ensuite présentée en France, notamment au Domaine de la Garenne Lemot à Clisson, puis à Orléans, dans le parc Louis-Pasteur. Selon les patines et les lieux dans lesquels elle s’enracine, l’œuvre se charge de significations nouvelles. La blancheur la détache du paysage naturel, tel un rai de lumière surgissant entre les arbres, tandis que la patine verte lui permet, au contraire, de se fondre dans son environnement. Dorée et placée au centre de la fontaine des jardins à la française du Middelheimmuseum, La Colonne acquiert une dimension précieuse et majestueuse.
Installée sur une auge à Orléans, “La Colonne (De Zuil)” acquiert cette fois une dimension ambivalente. Le revers brut et non poli de l’auge souligne la texture de la roche naturelle, tandis que sa face avant, autrefois destinée à l’écoulement de l’eau, renvoie clairement à la source essentielle de la vie. Parallèlement, la forme même de l’auge suggère celle d’un tombeau, introduisant une tension supplémentaire entre vitalité et disparition.